Combes, Benjamin et Pierre de (1685-1686)

Anaplus Bospori

Entre l’été 1685 et le début du printemps 1686

Issu d’une famille d’officiers de marine, Benjamin de Combes (ca. 1649-1710) est ingénieur militaire. Il reçoit une formation maritime et participe à la construction de plusieurs fortifications, notamment l’arsenal de la marine de Dunkerque, où il est engagé par Colbert, ainsi qu’à des campagnes militaires comme celle de Flandres menée par Condé ou le bombardement d’Alger, sous les ordres de Duquesne.

Après le siège de Gènes (1684), il fait partie d’une mission de reconnaissance militaire en Méditerranée qui le conduit jusqu’aux Dardanelles. Commandée par le marquis de Seignelay, fils et successeur de Colbert, secrétaire d’État à la Marine de 1683 à 1690, cette expédition a pour objectif la collecte de toutes informations à caractère nautique et militaire en vue d’entreprendre la conquête de Constantinople. En décembre 1685, Benjamin et son frère Pierre rencontrent en mer Égée l’ambassade française conduite par Pierre Girardin dont l’adjoint, le capitaine de vaisseau Étienne Gravier d’Ortières, procède à une visite détaillée des ouvrages fortifiés des Dardanelles. La mission est de retour en France en août 1686. Dans leur mémoire, qui est en fait un rapport d’espionnage, les frères de Combes sont particulièrement intéressés par les conditions de navigation et les ressources disponibles dans cette région. C’est à ce titre que certains monastères des îles des Princes y sont mentionnés, dans la mesure où ces bâtiments sont susceptibles d’accueillir la troupe en cas de campagne militaire.

Texte français (transcrit par Jean-Pierre Grélois) : Memoire concernant le detroit de l’Elespont ou des Dardanelles. De ses quatre chasteaux, de leurs mouillages, les moyens de les passer. De la ville et villages du detroit de Gallipoly ; des villes, bourgs et isles de la Propontide, ou mer de Marmara ; de la ville, port et environs de Constantinople, jusques à l’entrée de la mer Noire ; de partie des isles de l’Archipel ; de la ville de Smirne en Azie et de celle de Salonich en Europe: texte inédit, conservé dans le manuscrit de Paris, BNF, français 5580 (1686), ff. 18v-20.

… les  îles du Prince, qui sont au nombre de neuf, compris les écueils, dont quelques-uns sont cultivés. Les quatre principales sont habitées.

La première [Prôtè/ Kınalıda], qui est la plus à ouest ou ponant, peut avoir de circuit environ une lieue, ou trois milles, en partie cultivée. Il y a pour toute habitation quelques maisons de Grecs, et au haut de ladite île quelques vestiges de bâtiments et un couvent de caloyers de l’ordre de saint Basile [monastère de la Transfiguration]. Ils cueillent du blé, des légumes et du vin. Ils vendent le surplus de leurs provisions et entretiens. Ils ont quelques bestiaux et des bœufs pour le labour. Tout le côté de la mer est peu accessible. C’est pourquoi on vient à celui de la terre, où l’abord et le mouillage sont passablement bons. Toutes ces îles principales sont orientées environ sud-ouest et nord-est. Entre cette première et la seconde, le passage, ou friou, est très bon et passablement large et profond, y ayant 18 brasses d’eau assez bon fond.

Cette seconde île [Antigonè/ Burgaz] a environ 3/4 de lieue de tour, et le terrain mieux cultivé et meilleur qu’à la première. Il y a une espèce de môle où se tiennent les barques, londres et saïques assez à couvert du vent et de la mer du large. Il y a un village, ou cazau, sur le bord de la mer, de 60 à 80 maisons habitées par des Grecs, et au-dessus attenant ledit village une ancienne église grecque qui paraît avoir été quelque chose de considérable. Il y a aussi un couvent de caloyers et quelques maisons de pêcheurs au-dessous. Il se cueille dans cette île du blé et du vin, et quelques fruits. Il peut y avoir 150 habitants grecs. Il y a auprès de ladite île, vis-à-vis du village un petit îlet [Pityôdès/ Pètta/ Pide/ Kahıkada] cultivé. Il y a un bon passage entre lui et ledit village, ainsi que dans le friou, mais son peu de largeur empêche les vaisseaux d’y passer, à moins d’y être forcés, ayant les autres à commodité.

La troisième île [Chalkè/ Heybeliada] a environ une lieue et demie de tour, le terrain assez bon. Ils y cueillent du blé et du vin dont ils vendent, et particulièrement ce dernier comme dans les autres îles. Il y a le même nombre de Grecs comme dans les précédentes, et un semblable village sur le bord de la mer, deux couvents de caloyers assez propres. Le friou d’entre ladite île et la quatrième est assez bon, y ayant 7, 10 et 15 brasses d’eau assez bon fond.

La quatrième île [Prinkipo/ Büyükada] peut avoir une lieue 3/4 de tour, un village sur le bord de la mer, et le même nombre de Grecs qu’à la précédente, avec un couvent de caloyers. Il s’y cueille aussi du blé et du vin dont ils vendent.

La cinquième île [Andros/ Antérobinthos] peut avoir environ demi-lieue de tour. Elle est peu considérable, n’y ayant point d’habitants. Sa pointe du costé de terre, ou du nord, est cultivée, et le friou, ou passage d’entre elle et la quatrième, est bon, y ayant 15 et 18 brasses d’eau, et assez bon fond. Il n’y a aucun ruisseau ni fontaine dans toutes ces îles, mais plusieurs bons puits, lesquels n’étant pas suffisants pour l’aiguade nécessaire, il ne serait pas difficile d’en augmenter le nombre. Il s’y trouverait aussi quelque peu de bois et de bestiaux. Le mouillage et tenue sont fort bons pour vaisseaux et galères.

Il y a à observer qu’en entrant ou sortant desdites îles, de ne pas approcher plus près qu’à la grande portée du mousquet d’une chaîne de roche qui se trouve entre la terre ferme et lesdites îles. Ladite chaîne tient à des écueils qui veillent, sur lesquels il y a des colonnes pour servir de balises. On trouve à cette distance dix brasses fond graveleux, et en approchant plus près des îles 14 brasses même fond, puis 15 et 18 brasses, vases un peu dures, qui est assez bonne tenue. Et entre la terre ferme et lesdits écueils, le passage y est fort incertain, se trouvant des roches escautées (?). Ainsi le bon passage est comme j’ai dit entre lesdits écueils et les îles qui sont saines, lequel passage est fort spacieux pour n’avoir à craindre, et d’autant plus qu’il y a mouillage partout.

Ces îles sont très bien postées pour servir de places d’armes à une armée qui serait mouillée devant Constantinople.