Nointel, Charles Olier marquis de (1671)

20 juillet 1671

Voulant continuer en Orient la politique de la France suivie par Richelieu et Mazarin, Louis XIV choisit en 1670 le marquis de Nointel, fils d’un conseiller au parlement de Paris, pour remplacer à Constantinople l’ambassadeur Denys de La Haye dont la mission n’avait pas eu le succès escompté. Nointel devait avoir comme premier soin de renouer les négociations pour obtenir le renouvellement des Capitulations, c’est-à-dire les privilèges accordés par le Sultan aux Français, qu’il obtient en 1673, ainsi que de prendre en main les intérêts des Français dans les Échelles du Levant.

En partant pour Constantinople, Nointel emmène avec lui, sur les conseils de Port-Royal, l’orientaliste Antoine Galland, chargé d’aider l’ambassadeur à recueillir des différentes communautés grecques et arméniennes des professions de foi pour préparer l’union projetée des Églises orthodoxe et catholique. Il remit à Port-Royal une description très détaillée de ses démarches, publiée intégralement dans la Perpetuité de la foi (1674), où son passage à Chalki est précisément relaté. Même si Nointel ne le mentionne jamais explicitement, il était alors accompagné par Antoine Galland, qui était en particulier chargé d'examiner les manuscrits.

Pendant son séjour dans l’Empire ottoman, Nointel a réuni une impressionnante collection d’objets d’art et d’antiquités aux frais de dépenses considérables qu’il avait voulu faire supporter aux commerçants français des Échelles. Les véhémentes protestations de ces derniers contre les procédés de l’ambassadeur et ses dépenses excessives ont conduit à son rappel. Tombé dans la disgrâce à son retour, il meurt à Paris en 1685.

Texte français:

(1) <A. Arnauld, P. Nicole>, La Perpetuité de la foy de l’Église catholique touchant l’Eucharistie, defendue contre les Livres du Sieur Claude, Ministre de Charenton, t. III, Paris, 1674: chapitre V, pp. 598-609.

Chapitre V. Union présente de l’église grecque avec l’Église Romaine, prouvée par divers autres témoignages d’abbés, religieux et papas contenus dans la, Relation de M. l’ambassadeur.

On a crû devoir rapporter ici cette Relation toute entière, quoiqu’elle contienne plusieurs descriptions qui ne regardent pas précisément la matière dont il s’agit, parce qu’elle fait voir d’une manière très-simple & très-naturelle, avec combien de bonne foy et d’exactitude Monsieur l’Ambassadeur s’est informé du point de fait qui fait le sujet de notre contestation.

Relation du voyage de M. de Nointel, Ambassadeur du Roy à la Porte, aux Isles-des-Princes.

Le dix-huictiéme je partis de bon matin de Topana dans un Caïque, accompagné de deux autres, pour m’en aller aux Isles, que l’on nomme communément des Princes. Je passay à la pointe du Sérail, & vis à vis de celuy du fanal éloigné de Constantinople de six mil, que nous fismes en une heure de temps. Il nous en fallut autant pour arrivera la premiere des Isles nommées Prota en grec vulgaire, en Turc Kenali, qui est une drogue dont ces Infidèles rougissent les doigts de leurs femmes, de leurs enfans & des esclaves, ce qui les a portez à en donner le nom à cette Isle, parce que la terre en paroist rouge. Elle est petite, & ne consiste qu’en une seule montagne qui a une pente ou vallée à l’opposite de l’Asie, qui se termine en une petite plaine où nous abordâmes. La terre y est fort seiche & pierreuse, peu cultivée & découverte. Les arbres qui s’y trouvent en petite quantité, ne faisant pas beaucoup d’ombre, & le reste du terrain n’estant rempli que de broussailles, de petits chesnes verts, de lavande sauvage, & d’herbes fortes, je ne m’étonne pas qu'il ne s’y trouve point de villages, & je serois surpris qu’il y en ait eu autrefois, comme il paroist par les mazures qui s’y voyent, & les restes de quelques citernes, & par un puits dont l’eau est fort bonne, s’il n’y avoit lieu de croire que les Turcs estant cause qu’on arrache jusqu’aux racines des arbres, & qu’on renverse les maisons, font des solitudes des endroits qui estoient les plus cultivez. C’est ce qui est arrivé à cette Isle, où il n’y a plus qu’un seul Monastere de Caloyers, situé sur le haut.

L’Eglise qui est très-petite a esté consacrée sous le titre de la sainte Vierge. Elle est bastie à la manière des adutres.

J’y entray avec l’Abbé, je m’informay de sa croyance fur l’Euchariftie, il me répondit qu’elle contenoit le corps véritable de J. C. Il me montra un sac attaché à la muraille, où il me dit qu’estoit le corps de J. C. enfermé dans une boëte que l’on consacroit le Jeudy Saint, & que l'on conservoit pour les malades. Je me promenay dans la maison qui n’a rien de consideble, & je m'arrestay pour disner sur une Eminence auprés de la Porte, où il y a un cabinet que les Turcs nomment Kiosgue.

Je m’informay de la chasse qu’il y avoit dans l’Isle ; un Caloyer qui m’entretenoit, me répondit qu’autrefois elle estoit pleine de lapins, qui mangeoient tous leurs grains, & que pour s’en garantir ils y avoient mis des renards qui leur en faisoient raison, & qu’on y voyoit quelques ramiers ou pigeons sauvages, qui se reposent ordinairement sur des roches, mais qu’on auroit de la peine d’en approcher ; luy ayant dit adieu, il me reconduisit jusqu'à la mer.

Nous continuasmes nostre chemin, & en une heure nous arrivasmes à la plus grande des lsles nommée Prinkipo par les Grecs, & par les Turcs Kefeul Ada, signifiant Isle Rouge. Elle est fituée dans le Golfe de Smit ou de Nicomedier, qui peut avoir quatre-vingt mil de long, & n’est separée de l’Asie que par un trajet d'une lieuë Françoise. C’est sur cette coste de la terre ferme, qui est pleine de montagnes, où sont situez sur quelques penchans, & méme sur le bord de la mer, quelques Villages. Il y en a un d’eux entr’autres que l’on nomme Boujouk, & Koutechouk, Malrepe, qui veulent dire le grand & le petit de la montagne du tresor. Nous débarquasmes à l’endroit de l’Isle qui est à peu prés vis à vis, dans le seul Village qui y reste.

Il est assèz grand, consistant en cinquante-sept maisons, qui font situées le long de la marine pour la plus grande partie, les autres estant derriere, où elles s’étendent dans une vallée assez agréable, mais qui est petite. C’est dans ce lieu, où Busbequius marque qu’il a demeuré trois mois à cause de la peste, que je resolus de sejourner quelques jours, pour avoir le loisir de considerer tant cette Ifle que celles des environs.

Le 19. je montay du grand matin en Kaique, afin d’abreger le chemin qu'il m’auroit falu faire par terre pour aller à une Abbaye ou maison de Caloyers, qui est située sur le haut d’une montagne à un bout de l’Isle de Prinkipo. Le chemin en fut assez penible, la montagne qu’il nous falut monter estant la plus haute de toute l’Isle. Elle est couverte de broussailles, fougeres, & herbes fortes, et assez pierreuse, & l’on n’est pas bien recompensé de sa peine, quand l’on voit l’Abbaye, la court estant tres-petite, les chambres des Caloyers mal basties, & l’Eglise assez mal entretenuë. On n’y voit clair qu’à grande peine. Elle est construite de la méme maniere que les autres, & paroist fort vieille. Il y a plusieurs tableaux de J. C., de la Vierge & des Saints, et entr’autres de Saint Georges son Patron. L’ayant confiderée exactement j’en sortis pour m’aller reposer sur un kioche, qui estant situé un peu plus haut, fait voir une belle decouverte. Ce fut là que l’Abbé qui revenoit du village me vint trouver. Il estoit assez mal vestu, ayant une robbe en mauvais estat, un bonnet lié avec un turban noir, mais il estoit habillé magnifiquement en comparaison des autres Caloyers. Nous confiderasmes la beauté de l’aspect, & l’extremité de l’Isle toute couverte de grands rochers. Je m’informay du revenu de l’Abbaye, & de ses charges. Il me dit que l’on y recueilloit du vin de deux clos de vignes, qui avoient coûtume de rendre deux cens mîtres de vin, mais qui avoient esté reduittes cette année à quarante ; & qu’il payoit 80. aspres à raison de dix aspres par chacun millier de souches : que de huict gerbes de bled il en donnoit une, & que ce tribut appartenoit à la mosquée de Sultan Selim. Je luy demanday de quel ordre il estoit. Il me répondit qu’il suivoit la regle de S. Bazile, & luy demandant en quoy elle consistoit, il ne sçeut me dire autre chose, sinon qu’il alloit la nuit à l’Eglise, qu’il gardoit la chasteté, & qu’il faisoit abstinence de viande. Je fis tomber la conversation sur le mesnage, m’informant quelles façons il donnoit à la vigne, & il me marqua qu’il n’y en avoit que deux, qui consistoient à la labourer au mois de May, & la tailler en celui de Mars, & à la fumer de dix en dix ans, & qu’à l'égard du bled, on ne labouroit la terre qu’une fois après les premières pluyes vers le mois d’Octobre ou de Novembre & qu’on semoit en même temps pour recueillir en Juillet. Il me dit encore que ce labour se faisoit avec mains d’hommes, & qu’il ne semoit pas feulement du bled, mais de l’avoine & de l’orge.

Après avoir ainsi satisfait ma curiosité, je luy fis d'autres questions plus serieuses, pour sçavoir s’il disoit la Messe tous les jours. Sa reponse fut qu’ordinairement il n’y manquoit pas ; qu’hors les festes il celebroit pour les morts, & que le jour qu’il me parloit il n’avoit pû celebrer. M’estant enquis de ce qu’il croyoit de l’Eucharistie, il se munit d’une precaution, qui fut de s’informer si i’estois Papiste. Mais luy ayant esté repliqué qu’il n'importoit pas qu’il le sçeut, & que j’estois l’Ambassadeur de France, il dit qu’il croyoit la realité de J. C. au S. Sacrement, de telle maniere qu’après la consecration & l’oraison, il ne restoit plus que les apparences exterieures du pain & du vin. On luy representa de ma part qu’il auroit parlé autrement si l’Ambassadeur d’Angleterre l’avoit interrogé. Mais il insista au contraire, disant qu’il avoit demeuré longtemps à Belgrade, où il deservoit l’Eglise, & qu’ayant eu en ce lieu de grandes conférences avec le Miniftre du Comte de Vinceslay, il ne luy avoit jamais tenu un autre langage. Je luy fis demander où il gardoit le Viatique, ne l’ayant point apperceu dans le Sancta Sanctorum. Sa reponse fut qu’il le mettoit en terre, & qu’il me le montreroit en sortant.

Ayant satisfait selon la verité à toutes les autres questions, comme de l’invocation des Saints & du nombre des Sacremens, il m’accompagna dans l’Eglise, où il me montra l’Eucharistie dans du papier fort blanc, qui estoit enfermé dans une boëte, qu’il ne tira point de terre, mais du costé droit de l’Autel, devant lequel il y avoit une lampe non allumée. Je regarday ses livres qui estoient en bon ordre, qui concernent l’Office des Lithurgies, & les autres prières accoûtumées dans l’Eglise d’Orient. Et comme il sçeut que je souhaittois de voir quelques manuscrits, il m’en apporta un, contenant divers traittés, pour la vie monastique, qu’il consentit que j’emportasse pour le faire examiner, me promettant de m’en apporter d’autres, lorsqu’il viendroit reprendre celuy-là.

Je luy donnay encore une attaque sur le sujet de l’Eucharistie, pour sçavoir s’il n’avoit point deguisé ses sentimens :& afin d’en estre mieux convaincu, comme je vis qu’il les poussoit plus fortement qu’auparavant, je luy demanday s’il m’en voudroit donner une attestation en bonne forme. Il y consentit, me promettant d’y ajouter l’invocation de Saints, & les sept Sacremens, & de m’apporter le lendemain le modele qu’il en dresseroit, disant qu’il le feroit fort bien, & qu’il en estoit plus capable que tous les autres de sa Religion, & même que le Patriarche, ce qui m’obligea de sourire en voyant cette presomption. Luy ayant demandé s’il voyoit souvent l’Ambassadeur d’Angleterre pendant qu’il estoit à Belgrade, je pris sujet de sa reponse, qui fut qu’il conferoit souvent avec son Ministre, de luy dire qu’asseurement il luy auroit donné quelques attestations. Il le nia d’abord ; mais comme il vit que je le pressois, luy tesmoignant que j’en estois bien informé, il convint qu’il avoit accordé aux instances de ce Ministre une explication de la maniere dont les Orientaux invoquent la Vierge, les Anges & les Saints, mais qu’il n’y avoit rien mis contre la verité, & qu’il n’y avoit touché aucun point concernant le saint Sacrement. Ce fut par là que finit nostre conversation. Il me reconduisit dans la court, où il me pria inutilement de manger du fromage de Chevre, du vin à demy fait & tout bourbeux, & du pain cuit à demy avec tout son son. Mes Gianissaires & kaidgis en firent bonne chere, & lorfqu’ils eurent achevé je me mis en chemin pour aller dans une autre Abbaye.

Il falut descendre la montagne, mais non pas tout à fait, & en remonter une autre bien moins rude, au haut de laquelle nous trouvasmes une maison & une Eglise de Caloyers qui vivent sous la regle de saint Sabas. Les abords en font agreables, y avant quantité d’Oliviers aux environs, & les dedans sont fort bien bastis, & assez spatieux pour le païs. L’Eglise est grande, propre & des mieux peintes & dorées que j’aye veüe. Il y a un tableau representant un temple soutenu d’un costé par S. Pierre & de l’autre par S. Paul chacun d’une main, dans lequel on voit la Vierge tenant J.C. sur son estomach. Il yen a d’autres qui representent J. C., la Sainte Vierge, la transfiguration, dont l’Eglise a pris le nom, ayant esté consacrée en l’honneur de ce mystere. J'entray dans le sancta sanctorum, où dans le milieu vers un enfoncement, estoit l’Autel. Il y avoit dessus un tapis fort propre. Le livre des Evangiles y estoit posé, & couvert d’un voile brodé & d’un autre beaucoup plus grand. Le saint Sacrement enfermé dans une boëte qui estoit serrée dans un sac d’estofe de soye à fleurs d’or, pendoit à un clou dans l’enfoncement, & vers le milieu. Et comme un Religieux me l’eust montré au doigt, & sans ouvrir le sac, je luy demanday ce qu’il en croyoit. Il me répondit sans hesiter que c’estoit le veritable corps & sang de J. C. Et luy ayant fait la question s’il y avoit du pain, il repliqua qu’il n'en restoit que le goust & les apparences, & que J. C. y estoit tout entier. Je m’informay s’il voudroit nous donner une attestation de cette vérité, comme avoient fait plusieurs autres, & même des Abbez, mais il me répondit qu’il ne le pouvoit pas, tant à cause de l’absence de son Superieur, qui estoit vers la Mer noire, que parce que les declarations de foy regardoient les Patriarches & les Evesques, non pas de simples Religieux, & que méme elles devoient estre Synodales pour estre plus authentiques. Ne le pressant pas davantage, je luy demanday pourquoy il n’y avoit point de lampe devant le S. Sacrement. Il répondit qu’un des costez de la corde que je voyois estoit rompu, ce qui estoit vra y, mais la raison ne valoit rien, puisqu’on avoit soin de bien entretenir celles qui pendoient devant les Images des Saints.

Le 20. j’allay me promener à l’isle nommée par les Grecs Calchit à cause qu’ils pretendent qu’il y a une mine d’airain. Les Turcs la nomment heibeli, parce qu’il y a deux montagnes qui se joignent par des vallées qui aboutissent à un terrain élevé entre deux, en sorte que cette figure leur paroist celle d’une besace d’où ils tirent l’origine du nom qu’ils ont donné à cette Isle, dont le seul village est situé sur le bord de la Mer dans un endroit uni qui a un peu d’étenduë. L’ayant traversé je passay sur la droite, & après avoir monté des montagnes j’arrivay à une Abbaye dont l’Eglise est dédiée à la Sainte Trinité, & dont les Religieux suivent la regle de saint Sabas. Il y en eut deux qui me vinrent recevoir à la porte avec des cierges allumez, & qui me conduisirent en chantant dans l’Eglise, où ils allumerent les lampes, & me montrerent ce qu’il y avoit de plus curieux, & entre autres choses des Epitaphes écrites sur le plancher, dont toute l’inscription ne consistoit qu’à demander des prieres, sans marquer le nom du defunt.

L’on me fit aussi remarquer le portrait de Jeremie Patriarche de Constantinople qui est auprés de la porte ; mais ma curiosité allant plus loin j’entray dans le Sanca Sanctorum, devant lequel pendoit une lampe non allumée, où demandant de quelle maniere estoit gardée l’Eucharistie, un Religieux prist dans l’enfoncement derriere l’autel un Ciboire de leton fait comme les nostres, à l’exception que je n’ay point veu de croix au dessus. Il tira une petite visse & l’ayant ouverte, & aussi la boëte de bois qui estoit dedans, il me fit voir les especes du pain tenues fort proprement. Je luy demanday quelle estoit sa croyance sur ce qu’il me montroit, & si c’estoit du pain que je voyois. Il répondit que c’estoit le veritable corps & sang de J. C. sous les apparences du pain, dont la substance avoit esté changée en celle de J. C. par la consecration.

Me contentant de luy faire cette seule question sur sa foy, je m’informay où estoit l’Abbé, si l’Abbaye avoit quelques revenus, de quelles charges elle estoit tenuë. Il me dit que son Superieur estoit à Conftantinople ; que luy & les Religieux au nombre de vingt-cinq vivoient de ce qu’ils retiroient d’un peu de terres à bled & à vignes qu’ils cultivoient, que sans tes aumosnes ils ne pourroient pas subsister, & qu’ils payoient par an à la Mosquée de Sultan Mehmet cinq cens aspres pour toutes choses en consequence d’un abonnement porté par un Catacherif. Je le priay de me faire voir les manuscrits, mais n’ayant pas le temps de les faire tous examiner, j’en emportay quelques-uns, à condition qu’il les viendroit reprendre à Pera, & qu’il m’en rapporteroit d’autres, principalement s’il en trouvoit qui eussent esté composez par des Patriarches, & Abbez des derniers temps, sans exclure néanmoins ceux des anciens.

Je ne goutay point de sa collation qui ne consistoit qu’en Melons d’eau, en dattes, & en pain bis, aimant mieux m’arrester quelque temps à la porte de l’Abbaye, d’où l’on decouvre le costé de la Mer opposé à celuy par lequel j’estois abordé. J’y vis une petite Isle deserte qui est platte, & où il n’y a point d’arbres. Les Grecs la nomment Pisa.

Par delà il y en a une plus grande qui consiste en une montagne fort haute, dans le pied de laquelle est un enfoncement sur le bord de la Mer, où est situé le village. Les Grecs luy donnent le nom d’Antigonia, ou de Pyregos, les Turcs celuy de Bourgas. Elle empesche que l’on ne voye les deux autres Isles abandonnées qui sont peu confiderables, dont la premiere en venant de Constantinople s’appelle Oxia, en Grec, & en Turc Sivada, Isle pointuë. Elle est un peu montueuse, ce qui fait que l’autre, qui est unie, s’appelle Plata, en Turc, Touchanadasi, Isle des Lièvres. Je les ay confiderées du Monastere de Saint Georges qui est à la pointe de l’Isle de Prinkipo.

Me contentant de voir ces quatre Isles de loin sans me donner la peine d’y descendre, je continuay mon chemin, & ayant descendu la montagne, je montay l’autre, qui forme la figure d’un des pendants de la besace ; c’est sur le haut dans un bois de Pins, & de Cyprés qu’est située l’Abbaye de nostre-Dame. L’Abbé n'y estoit point, eftant allé à Andrinople pour obtenir un commandement pour rebastir sa maison qui avoit esté brûlée depuis peu par des Boustangis, lesquels s’estant enyvrez, le feu avoit pris à une paillasse & avoit consumé tout le batiment qui estoit fort grand, & entouroit toute la Cour, n’estant resté que deux ou trois chambres, & l’Eglise qu’il n’a point endommagée, Elle est petite & ne consiste qu’en un dosme qui estoit autrefois la Sacristie. L’on m'y montra le S. Sacrement dont la boëte estoit dans un sac de toille pendu à un clou dans l’enfoncement derriere l’Autel. Le Religieux qui voulut bien me montrer l’Eucharistie, m’assura sur la demande que je luy en fis faire, qu’il croyoit que c’estoit le corps de J. C. caché sous les especes & les apparences du pain. Je m’informay de luy quelle estoit sa regle. Il répondit qu’il suivoit celle deTheodose Abbé dans la Palestine, et luy ayant fait plusieurs autres demandes, il y satisfit en disant qu’il ne payoit que 200. aspres à la Mosquée de Sultan Mehemet, en vertu d’un Catachirif, & que le revenu de l’Abbaye consistoit principalement en vignes & en bleds. Et j’ay sçeu d’ailleurs qu’il estoit considerable pour le païs ; qu’il se faisoit dans cette maison un grand abord aux Festes de la Vierge, & particulièrement à celle du mois de Septembre ; & qu’ainsi il y avoir un grand interest de la faire rebâtir : qu’on esperoit en obtenir la permission par le moyen de Panajotti, & la facilité de la construction par les charitez. L’on m’a encore appris que les Turcs n’y entroient pas autrefois comme ils vouloient, & que même on les repoussoit non seulement à coups de pierres, mais aussi des pierriers. Elle est fermée de bonnes murailles, & l’entrée en est comme fortifiée. La plus grande perte à mon avis que le feu y ait causée, est celle des manuscrits dont il y en a eu une grande quantité de perdus, les Religieux m’ayant asseuré qu’il y en avoit une chambre pleine. Ayant fait examiner quelques uns de ceux qui restent, j’en emportay quelques Volumes que l’on me donna à condition de les venir reprendre à Pera ; mais je stipulay qu’on m’en rapporteroit d’autres. Il y a quelques inscriptions. Grecques en differents endroits. Ce qui prouve que cette Abbaye estoit considerable du temps de la domination des Chrestiens.

L’on voit à la porte, mais dehors dans la campagne une tombe de pierre avec une epitafe qui fait foy que Edoüard Barton Ambassadeur de la Reine Elisabeth d’Angleterre à la Porte Otthomane, & qui est comme je le crois le premier de cette nation, y est enterré. L’inscription est conçue en ces termes: "Eduardo Barton Illustrissimo Serenissimae Anglorum Reginae Oratori uiro praestansissimo, qui post reditum à bello ungarico quo cum inuicto Turcar. Imperatore profectus fuerat, diem obiit pietatis ergo, aetatis an. 35., sal. Uero MCXCVII. XVIII. Kal. Ianuar". Mais ce qui est de plus remarquable, c’est que cet Ambassadeur n’a pas esté mis en terre Saincte, le cimetierre de la maison estant d’un autre costé. Ainsi il y a lieu de croire qu’on n’a pas voulu l’y mettre à cause de sa religion. L’on dit qu’il est mort de la peste s’estant refugié dans cette Isle pour l’éviter à Constantinople où elle faisoit de grands degasts.

Je visitay encore une troisiéme Abbaye qui est du costé du village sur une eminence. Elle est dediée à saint George. L’Eglise en est plus large que les autres, fort éclairée & bien peinte. Le Sancta Sanctorum est aussi plus spacieux. Le saint Sacrement y est conservé dans une boëte qu’un Religieux prit avec respect à costé de l’Autel, se couvrant les mains d’un voile. Mais comme il l’eust ouvert, il ne trouva rien dedans, & il me dit qu’il falloit qu’on l’eust consommé pour les malades. Et comme je demanday où il prendroit le Viatique s’il en avoit besoin, il me dit qu’il auroit recours aux autres Abbayes. J’interrogeay le Religieux sur la réalité du corps de J. C. en l’Euchariftie, & sur le pain & le vin. Et en ayant receu reponse que J. C. y estoit present réellement, & qu’il ne restoit que les apparences du pain & du vin, je remarquay que dans un trou en face de l’Autel estoit le calice avec le voile qui y estoit lié, & qu’il pendoit une lampe vis à vis sans estre allumée. Je me promenay dans la maison qui est propre, mais pauvre. Je m’informay de la regle que l’on y observoit, que l’on me dit estre celle de S. Basile ; & ayant demandé à voir les manuscrits, l’on s’excusa sur ce que l’Abbé qui estoit absent les avoit serrez en cas qu’il y en eust. Ainsi je m’en retournay par un asscz beau chemin le long de la mer, qui n’estoit point cultivé, n’estant rempli que de brieres.

Le 21. l’Abbé de S. George de l’Isle de Prinkipo m’a apporté son attestation. C’est le seul des Religieux dont je viens de parler qui m’en ait voulu donner. Car les autres, aussi bien que ceux de la Transfiguration, s’en sont excusez ou sur l’absence de leur Abbé, ou sur ce qu’il leur falloit une permission du Patriarche. Mais comme ils m’avoient suffisamment temoigné leur croyance, je n’ay pas jugé à propos de les presser.

Ne voulant pas feulement estre informé de la foy du Clergé regulier, mais encore du seculier, j’ay visité les Eglises Parochialles du village de Prinkipo. J’ay trouvé dans l’une, qui est dédiée à Saint Dimitre, & qui est assez propre, un bon homme qui en a le soin en qualité de Papas. Il alluma en même temps qu'il me vit quelques lampes, & me conduisit dans le Sanctuaire où il me montra sur la requisition que je luy en fis, deux sacs de toile qui pendoient au costé gauche à un clou dans un enfoncement derrière l’Autel & dans lesquels estoient des boëtes qui renfermoient le corps de Jésus-Christ.

Je luy demanday pourquoy il y en avoit deux. Il me dit que l’une estoit pour l’Abbaye de S. George, parce que l’Abbé n’y estant pas le Jeudy Saint dernier en avoit consacré pour la maison. Et comme je luy eus representé que l’on m’y avoit montré une boëte, & même les especes, il m’asseura qu’il falloit que ce fust de l’année precedente. Je luy demanday si le Viatique ne pouvoit estre administré que de la consecration de Jeudy Saint, & m’ayant asseuré qu’il le falloit, je luy fis l’objection, de quelle maniere on en usoit quand elle estoit consommée par les malades. A quoy il repondit que si le malade qui en avoit besoin pouvoit se rendre à l’Eglise, qu’on le communioit de l’Eucharistie qui s’y consacroit à la Liturgie, & qui estoit pour le Prestre & pour luy, & lorsqu’on ne pouvoit l’y faire venir, qu’on luy en portoit une particule. Je l’interrogeay sur la réalité de J.C. au S. Sacrement, & sur le pain. Sa reponse fut que la consecration rendoit le corps de J. C present sous les apparences du pain & du vin. Et comme je luy eus reproché qu’il n’alumoit pas sa lampe qui estoit devant, il me dit que pendant le Sacrifice on avoit soin de la tenir allumée. Je m’enquis de luy du nombre des Sacremens, & apres m’avoir repondu qu’il n’estoit pas assez habile, je luy parlay du Baptesme ; ce qui l’obligea de me dire que c’estoit un Sacrement, & ensuite il me nomma les six autres, & répondit à mes autres questions ; qu’il instruisoit son peuple le mieux qu’il pouvoit mais qu’il aimoit mieux aller au cabaret que de venir à l’Eglis ; qu’il y avoit trois personnes dans la Trinité, qui ne faisoient qu’un Dieu ; qu’il ne prenoit pour l’administration des Sacremens que ce qu’on vouloit luy donner ; que c’estoit un grand peché de contraindre ceux qui les reçoivent à donner plus que leur volonté ; qu’il rendoit par an de sa Cure à l’Archevesque de Calcedoine douze piastres, quoyqu’il n’en eust touché cette année que dix. Mais qu’il ne prenoit pas garde à cela, se contentant de vivre doucement ; qu’il n’y avoit que dix-sept maisons qui estoient sous sa direction, & qu’il apprenoit à lire aux enfans pour lesquels on luy donnoit pour chacun, un aspre par semaine.

J’allay à l’autre Paroisse qui est plus considerable, estant composée de quarante maisons. L’Eglife est aussi plus grande, & n’est pas moins propre. Il y a comme dans l’autre un endroit separé pour les femmes qui ont veuë dans l’Eglise par des jalousies. Je trouvay le Caloyer qui la dessert à la porte du vestibule, qui apprenoit à lire à de petits enfans dans des livres imprimez, où est le Pater & le Credo. Je luy fis plusieurs questions, & je trouvay ses reponses conformes à celles de l’autre touchant la presence réelle, & les apparences du pain & du vin, & la raison pour laquelle la lampe pendante auprés du Saint sacrement n’estoit pas allumée, & encore touchant l’instruction qu’il donnoit à ses Parpossiens. Il m’apprit que son Eglise estoit dediée à l’Assomption de la Vierge. Il me montra avec beaucoup de respect les especes apparentes du pain qui estoient à gauche dans une boëte enfermée dans un sac, me rapportant l’hiftoire d’une personne laquelle doutant de la Toute-puissance de Dieu en ce mystere, avoir esté fortifiée par le miracle d’une presence visible ; & luy demandant ce qu’il pensoit de ceux qui ne croyoient pas la verité, il m’asseura qu’ils estoient excommuniez, & qu’il ne les enterroit pas en terre sainte. Je m’informay de quelle manière il portoit le Viatique, il me dit que c’estoit avec beaucoup de respect, & qu’on l’accompagnoit avec des cierges allumez, n’y ayant point de Turcs qui pussent troubler cette cérémonie comme à Constantinople. Il ajouta qu’en cas que l’Eucharistie consacrée le Jeudy Saint manquast, on pouvoit faire une nouvelle consecration, dont l’on mettoit les especes dans la boëte, & enfin il m’avoüa que c’estoit mal fait de donner par an trente Piastres de sa Cure, mais que la tyrannie des Turcs sur les Patriarches, & les Metropolites en estoit la cause : qu'elle ne devoit point servir de pretexte aux Curez pour vendre les Sacremens, & qu’il recevoit de son peuple ce qu’il vouloit luy donner. Et comme il m’eut expliqué nettement les sept Sacremens en les distinguant par leurs noms, je me retiray.

Le même jour je partis une heure & demie aprés midy. Je traverfay la mer pour gagner les bords d’Asie, & dans l’espace d’une heure j’arrivay à cette coste esloignée de l’Isle de Prinkipo de trois mille.

(2) Lettre de Nointel à Louis XIV de juillet 1672, dans H. Omont, Missions archéologiques françaises en Orient aux XVIIe et XVIIIe siècles, t. I, Paris, 1902, p. 179-182 (= manuscrit: Paris, BNF,  suppl. armen. 67, f. 85-89)

Les ordres, Sire, que j’ay receus de Vostre Majesté de prévenir ces Chrestiens affligez dans leurs besoins sont exécutez avec toute la ponctualité qui m’est possible. Et, parce qu’ils ne s’estendent pas seulement sur le temporel, mais encore sur le spirituel, j’ay creu que je ne devois pas borner le zèle aussy puissant que secourable de Vostre Majesté à donner refuge à des patriarches et des archevesques dans le palais de France à Constantinople… J’ay creu, Sire, ce point de fait si important que je n’ay rien oublié pour l’esclaircir, et je puis asseurer Vostre Majesté, en lui gardant toutte la fidélité que je luy dois, que les Grecs et les Arméniens croyent la présence réelle de Jésus-Christ au saint sacrement, et la conversion substantielle du pain et du vin en son corps et en son sang, et qu’ils adorent Jésus-Christ présent réellement et invisiblement dans l’eucharistie… J’ay mesme obtenu des attestations du patriarche général des Arméniens et de celuy de Constantinople ; j’en ay eu des principales isles de l’Archipel… Et enfin le patriarche Dionysius, avec trois autres qui l’ont précédé dans la mesme dignité, et celuy d’Alexandrie, et trente-neuf métropolites se sont assemblez et ont déterminé un acte synodal, qui est dans le livre de la grande église, où le point de l’eucharistie et plusieurs austres estans expliquez, ils font voir clairement qu’elle est leur foy.

(3) manuscrit Paris, BNF, Suppl. armen. 67, f. 29 dans H. Omont, Missions archéologiques françaises en Orient aux XVIIe et XVIIIe siècles, t. I, Paris, 1902, p. 186-188:

(Omont) : Le plus grand nombre des autres confessions de foi des Églises orientales, conservées par Renaudot… à la fin du siècle dernier entrèrent dans les collections de la Bibliothèque nationale, où elles sont aujourd’hui conservées sous le no 67 des manuscrits du Supplément arménien. Voici le détail de ce recueil : … 10. (Fol. 29.) Confession de foi des moines de Saint-Georges dans l’île de Prinkipo, près Constantinople (10/20 octobre 1671). En grec. (Cf. le no 6 de la liste suivante).

Nointel avait gardé par devers lui des exemplaires, en double expédition, de plusieurs de ces confessions de foi des Églises orientales. Après avoir appartenu, au XVIIIe siècle, à l’abbaye de Saint-Wandrille, elles ont été recueillies, à l’époque de la Révolution, par la bibliothèque de Rouen, où elles sont aujourd’hui conservées (ms. U. 1) ; une note, ajoutée en tête du volume dans lequel elles ont été réunies, donne l’historique de leur provenance et indique suffisament leur contenu : …6. (Fol. 26) Témoignage du monastère de Saint-Georges, en octobre 1671. Grec-latin.