Pertusier, Charles (1812-1815)

Promenades pittoresques dans Constantinople

Entre 1812 et 1815

Né à Baume-les-Dames en Franche-Comté le 14 janvier 1779, Charles Pertusier est reçu à l’École Polytechnique. Devenu officier d’artillerie, il est envoyé en Dalmatie vénitienne où il étudie les antiquités, puis il est affecté au service de l’ambassade à Constantinople jusqu’à la chute de Napoléon, période pendant laquelle il visite les Îles des Princes. À la Restauration, il devient major de la garde royale ; il continue sa carrière d’officier jusqu’en 1830, date à la quelle il est mis à la retraite et se retire à Besançon où il meurt le 1er mars 1836.

Membre de la Société de géographie de Paris, Pertusier a également été élu membre de l’Académie de Besançon en 1823. Son texte sur les Îles des Princes témoigne en particulier de son intérêt scientifique pour la géographie et la minéralogie.

Texte français: Charles Pertusier, Promenades pittoresques dans Constantinople et sur les rives du Bosphore, suivies d’une notice sur la Dalmatie, t. III, Paris, 1815, p. 89-105.

Une passe d’un demi mille environ sépare Antigone de Kalki. Pour aller de l’une à l’autre on longe la petite ile de Pyta, qui se présente là comme un reste de la relation qui liait jadis ces deux terres, détachées aujourd’hui. Kalki portait chez les anciens le nom de Kalkos, à cause des mines de cuivre que Menippus, Aristote, Denys de Byzance lui attribuent, dont Pierre Gilles dit avoir vu des scories, ainsi que des échantillons de borax, de lapis lazuli et d’autres produits minéralogiques, ce qui le porte même à conjecturer qu’en faisant des recherches on pourrait retrouver cette mine d’or dont parle Aristote, comme d’un spécifique d’une grande efficacité contre le mal d’yeux.

Selon ce dernier, le métal de la statue d’Apollon de Sycione avait été tiré de la mine de cuivre de Kalki, et l’on se le persuade aisément à la seule inspection du sol à sa surface ; car si l’on parcourt cette île dans sa partie sud, on trouvera abondamment du verdet et des malachites, dans tous les entours du port de Sainte-Marie, sur un terrain anciennement remué ; les anfractuosités donneront à juger de la richesse de la mine dont on suivra les filons jusque sous les eaux : ce qui a fait dire à Pierre Gilles que les fouilles devraient être dirigées dans le lit de la mer. Mais, sans se créer une difficulté aussi épineuse, on pourrait se payer généreusement des frais d’exploîtation en s’enfonçant sous les flancs de la montagne, au sud-ouest du monastère de Sainte-Marie.

Cette île, dont le sol est schisteux et calcaire, annonce que le fer n’y existe pas en moindre proportion que le cuivre. Elle a dû être tourmentée par les volcans, à en juger par les scories ferrugineuses qui couvrent la grève du port de Sainte-Marie, présentant un amas de galets dont les boursouflures, la vitrification, la pesanteur spécifique, et les corps étrangers enfermés parfois dans leur intérieur, sont autant de preuves irrécusables de Faction des feux souterrains.

Kalki est décomposée en trois portions montueuses, séparées entre elles par un col très prononcé, qui s’étend du nord-est au sud et à l’ouest, en formant la pate-d’oie. Terminé, dans la première de ces directions, par le village, qui entoure un mouillage sûr et fréquenté des petits bâtiments, il l’est dans les autres par deux ports dont celui du sud est très-bien abrité, au moyen de deux promontoires développés comme des bras qui tenteraient d’étreindre un objet. Chacune des trois portions offre un ou deux mamelons couverts de bruyères, de pins, de myrtes, de térébinthes, de genévriers, qui forment parfois un fourré impénétrable. Leurs flancs présentent aussi ça et là des plants de vignes assez spacieux ; mais où la culture n’a rien laissé en friche, c’est dans le vallon, qui possède en effet un fond de terre trop engageant pour qu’on puisse le négliger, et où l’on récolte des grains, des légumes, du vin, de l’huile, des fruits de diverses espèces. Ici la côte est comme dans les îles que nous avons déjà passées en revue, coupée à pic dans ses parties sud et ouest. Quelquefois mis à découvert les matériaux qui entrent dans la composition du sol, présentent des bancs de pierre calcaire à grandes dimensions ; ailleurs, des schistes dont les feuillets roulés convulsivement, portent l’empreinte de l’oxide noir de fer.

Outre le village dont nous avons parlé, Kalki possède encore trois monastères qui rivalisent entre eux pour la position et l’étendue, en sorte que le promeneur est embarrassé de savoir vers lequel il dirigera d’abord ses pas. S’il commence par celui de Sainte-Marie, il parcourra le vallon dans toute sa longueur, en contournant les hauteurs du sud, couronnées à leur point culminant par un moulin à vent. Après quelques cents pas, sa route, qui jusque là était bordée, d’un côté, de terres en labour, et de l’autre, de myrtes, d’arbousiers, de pimprenelles, s’engage dans les pins, les chênes verts, et lui offrira le monastère de Sainte-Marie assis sur le point le plus élevé de l’isthme, de manière à voir les deux ports du sud et de l’ouest. Entouré de cyprès, de platanes qui répandent l’ombre jusque dans sa cour spacieuse ; ce monastère est appuyé aux deux mamelons détachés dont les ramifications s’étendent autour de l’anse du même nom ; il domine celle-ci comme du sommet d’un amphithéâtre, et envoie ses plantations d’oliviers entremêlés de figuiers et de vignes, regagner de part et d’autre le rivage.

Rien n’est plus favorable à la mélancolie que cette retraite, aussi vous y ramène-t-elle à l’ombre des térébinthes, sans que vous puissiez résister au plaisir secret qui vous attire, et sans parvenir à vous lasser jamais des charmes du site. Vos regards pensifs s’arrêtent sur cette mer, quelquefois l’image d’une âme sereine et tranquille ; d’autres fois houleuse et le présage de la tempête ; sur ces monts chargés d’ombrages comme au premier âge du monde, avant que l’homme eut altéré l’œuvre de la création ; sur cet asile, qu’on se persuade être impénétrable aux passions folles dont l’humanité est le jouet, mais auquel l’illusion prête des traits que la vérité fait reconnaître ensuite pour mensongers. Au retour on passe sur l’autre revers de la montagne, en s’engageant d’abord dans les pins, puis en suivant un sentier qui vous permet d’embrasser toute l’étendue de la mer, et vous conduit au monastère de Saint-Nicolas, situé sur le rivage, à l’entrée de Kalki, auquel deux allées de cyprès le rattachent.

Quels qu’enchanteurs que soient les objets que nous venons d’esquisser, cependant ils ne sont point à comparer à ceux dont on jouit du monastère de la Trinité. Assis comme une citadelle au sommet du mamelon nord, planté d’oliviers, de vignes et de grenadiers, la vue embrasse de là les deux terres, sur le pourtour presque entier de la Propontide, devinant du moins la partie de ce cadre qui lui échappe ; elle parcourt d’un seul coup d’œil la portion du globe la plus riche en réminiscences glorieuses, et la plus intéressante par les attraits dont la nature l’a parée. Celle-ci, prévoyant sûrement le rôle brillant que l’histoire devait lui faire jouer, ne pouvait pas préparer mieux ce sol classique à recevoir la semence féconde que les Grecs, les Romains, les nations Asiatiques et Européennes, les siècles anciens et modernes ont répandue successivement avec profusion dans son sein, de manière à y entasser les souvenirs de tous les âges. L’âme, en la contemplant, s’abandonne donc sans plan, et privée des facultés nécessaires pour s’en tracer un, à la foule des sensations que tant d’objets tous marqués au coin du grandiose, séduisants par eux-mêmes, et attachants encore par les idées que la mémoire leur prête, éveillent confusément en elle. On jette un regard sur Cyzique ; on en adresse un autre à Constantinople ; on voit successivement en elle Byzance, Constantinople, Istambol, qui tour à tour vous offrent les Grecs, les Romains, les Ottomans ; on la quitte pour aller chercher Nicomédie au fond de son golfe spacieux, et Nicée au delà de l’Arganthon ; on revient encore à cette capitale, dont l’aspect ravissant ; ne peut être comparé qu’à lui-même ; enfin la vue se laisse captiver à son tour par le charme de la position, ainsi que des objets ; elle se repose avec une égale complaisance sur la côte ombragée qui l’arrête au nord, et la rive montueuse qui la ramène au sud ; elle s’associe à la mémoire, et cette alliance redoutable achève de jeter le désordre dans les pensées au point d’engendrer l’extase la plus complète.

Kalki et Prinkipos sont séparées par un détroit de six stades. La dernière rivalise avec l’autre pour la culture et la population ; mais elle l’emporte pour retendue. Partagée a son milieu, dans le sens de la largeur, au moyen d’un col profond, qui laisse de chaque coté, des mamelons formant continuité y et va se terminer à deux anses, cette île court du nord au Sud-ouest ; sur une longueur de trois milles environs Son sol calcaire, schisteux et quartzeux y dénonce partout la présence du fer qui parfois s’offre dégagé de toutes parties hétérogènes, mais le plus souvent à l’état d’oxide noir ; il renferme aussi des mines de cuivre sous la même forme que celles de Kalki, et en regard avec elles, c’est à-dire sur la côte ouest ; ce qui est une preuve assez convaincante de l’intimité qui a dû exister entre ces deux îles. Mais la plus forte qui vienne à l’appui de cette opinion, est fournie par les produits volcaniques tels que pierres ponces et scories, qu’on trouve sur les hauteurs, au nord du monastère du Christ.

Prinkipos possède un village considérable, situé sur la côte du nord, et trois monastères dont deux occupent les sommets des collines ; l’autre, l’extrémité est du vallon. Son terroir, fécondé par une culture soignée, présente des jardins, des plants de grenadiers, d’oliviers et de vigne dans les entours des habitations ; ses hauteurs offrent la même végétation que celles de Kalki, et un aspect aussi sauvage dans la partie sud. On trouve à y égarer ses pas d’une manière non moins agréable que dans l’autre, pouvant les porter aux trois monastères par des routes différentes, sut lesquelles sont semés des objets diversement caractérisés et également attachants.

Si l’on se rend à Saint-Nicolas par le sentier tracé sur la côte est, après avoir dépassé de quelques cents pas le village, on voit des restes de constructions anciennes, dont les unes s’annoncent comme des magasins, les autres pour avoir servi de base à des tours, et qui se présentent d’intervalle à intervalle sur une étendue considérable. On arrive ensuite à travers un jeune taillis de pins, au monastère, d’où l’on peut se faire porter sur un îlot, nommé Andirovito, habité seulement par des lapins, et séparé de la grande île par un canal d’un mille environ. On est encore à la proximité du couvent de St.-George qui occupe le point culminant de la partie sud, et fournit par conséquent une vue très-étendue, dans laquelle est comprise la petite île de Niandro, disposée y à l’égard de Prinkipos, comme la Sicile par rapport à l’Italie. Enfin l’on a à choisir pour le retour entre le chemin du troisième monastère, situé à la naissance d’une vallée qui va déboucher sur le village ; et la côte ouest, contournée par un sentier auquel le minéralogiste donnera la préférence ; car il passera, en le suivant, sur les mines de cuivre. Si l’on s’abandonne à l’autre route, on arrivera à un premier puits creusé sous des platanes, dans la partie la pins resserrée du ravin, dont les revers sont plantés de sapins et de térébinthes ; plus loin on en trouvera un second entouré de gazons, sur lesquels se réunit, en été, une société nombreuse, car alors cette île compte aussi parmi ses hôtes beaucoup de citadins qui arrivent avec l’hirondelle printanière, et partent en même temps qu’elle. Son nom lui vient du choix que, sous les Grecs, les filles du sang impérial qui se décidaient à quitter le monde, en avaient fait pour mener une vie contemplative ; par exemple, Zonaras cite Irène comme l’une de ces fondatrices de monastères ; mais ce mouvement de dévotion de la part d’une marâtre pouvait-il lui faire trouver grâce aux pieds du grand-juge ? D’ailleurs, il fut commandé plutôt que volontaire, puisqu’elle ne se décida à ce parti désespéré que lorsque Nicéphore l’eut condamnée à l’exil.

La vue dont on jouit des hauteurs de Prinkipos, est aussi riche et étendue que celle de Kalki ; de là on peut observer de plus près, et mieux détailler la côte d’Asie, qui se présente à une moindre distance, et invite à franchir le court trajet qui sépare d’elle, pour venir visiter ses ombrages ; on découvre dans le lointain ce tumulus qu’on croit élevé aux cendres d’Annibal, mais qui, dans tous les cas, rappelle un des modèles les plus accomplis des vertus guerrières ; enfin si l’on promène ses regards sur l’onde, on voit une continuité de bâtiments qui se suivent sur la route de Constantinople à Nicomédie, ou se rendent de la dernière dans le port de l’autre, selon les vents qui soufflent.

Au printemps, Prinkipos devient le séjour privilégié des Francs, qui y portent leur gaîté et leurs usages. La flûte et le violon y marient souvent leurs accords, dans ces belles soirées du mois de mai, auxquelles la lune prête sa douce lumière ; et ces mêmes lieux autrefois habitués à entendre les soupirs arrachés par le repentir aux infortunées qu’une funeste inspiration y avaient attirées loin du monde, répètent ces chants d’allégresse que le contentement provoque. Là encore est l’école des jeunes esclaves destinées à meubler le harem du Sultan. L’art de plaire qu’on leur enseigne, consiste à chanter des airs turcs en s’accompagnant du tabour ; à exécuter des danses capables de faire naître dans celui auquel on les consacre, des désirs plus faciles à satisfaire qu’à éveiller ; elles s’appliquent enfin à rassembler tous les stimulants que la volupté et la séduction mettent en jeu ; mais qui oserait leur répondre qu’elles réussiront à obtenir les regards sollicités ; et elles-mêmes peuvent-elles raisonnablement se flatter de fixer cet époux aussi volage qu’indolent?

Si, de l’île des Princes, on se fait transporter au village de Maltépé, situé sur la côte d’Asie, et qu’on prenne de là sa direction vers Constantinople, on traverse de belles campagnes… […]

Les îles des Princes sont les seuls lieux où l’on voit des monastères grecs dans les environs de la capitale ; pour en trouver d’autres, il faut aller au mont Athos, dans l’Archipel, ou bien encore au mont Sinaï, qui possède le couvent le plus célèbre. On distingue deux classes des Caloyers ; savoir, les séculiers et ceux qui ont reçu l’ordination. Leur règle est une pour tous, c’est-à-dire celle de Saint-Basile. Ces couvents sont le réceptacle de beaucoup de vagabonds, de gens sans aveu, et même de malfaiteurs, qui s’y rendent, attirés, non par le désir d’expier leurs désordres, mais afin de pouvoir plus facilement en commettre d’autres sous le manteau de 1’hypocrisie. Cependant cela n’est pas général, et dans ces lieux on trouve encore des moines qui, aux qualités exigées par leur état, joignent un caractère très-laborieux.

Autrefois les Caloyers, mais surtout ceux du mont Athos, jouissaient d’un grand crédit sur les esprits ; et la preuve que les derniers se sont éclairés, c’est que l’empire des autres s’est affaibli en général chez la nation, de manière A ce qu’il ne reste plus guère à présent que le petit peuple à convertir. On peut en dire autant des autres articles du domaine de la superstition, qui, il y a quelques années, exerçait un pouvoir tyrannique, au point d’exposer sérieusement ceux qui se refusaient à ployer sous son joug.

Les Caloyers partagent leur temps entre les pratiques de dévotion et la culture de la terre. Plusieurs, et principalement ceux du mont Athos, ajoutent à ces occupations quelques branches d’industrie ; par exemple, ils fabriquent avec le bois des chapelets, des croix, des horloges d’un travail très-fini, et des sculptures en relief également très soignées. Leurs revenus se composent du produit de quelques fonds, de rentes sur les couvents des provinces tributaires, du débit de leurs petits ouvrages, et des quêtes, qui sont pour eux d’un bon rapport. A cette occasion, nous dirons que les Grecs en usent très-généreusement, non-seulement dans les dépenses que la religion commande, mais encore dans celles qui ont pour objet l’utilité publique ; ainsi tes devis pour leurs églises, hôpitaux, écoles, imprimerie, etc., ne les effraient jamais quel que soit le montant. Les Arméniens, quoique beaucoup plus riches que les Grecs, n’ont pas à beaucoup près autant de libéralité. Pour terminer l’article des Caloyers nous dirons qu’ils font vœu de chasteté ; que les couvents de femmes suivent la même règle, cependant d’une manière bien plus édifiante ; et que ces religieuses devraient être cloîtrées, ainsi que les hommes : statut qui est observé seulement dans quelques monastères. Mais puisque nous avons entamé le chapitre de la religion, poursuivons-le en lui donnant quelque développement, d’autant plus qu’il se rattache par plusieurs points intéressants aux mœurs dont la superstition fait essentiellement partie ; et que les canons ecclésiastiques renferment la constitution, les libertés, ainsi que le régime intérieur de la, nation grecque.